Welcome

24 mai 2013

L’arrivée.

C’est froid, il ne revient pas. La fatigue est là, écrasante, interdisant le soulagement. Sur la chaise en plastique, tu guettes le retour de celui avec qui tu as parcouru des milliers de kilomètres. Il est fort, c’est à lui qu’on t’a recommandé. Tu as du lui donner un peu d’argent, mais l’important maintenant, c’est d’être là.

La nuit tombe derrière les vitres de l’aéroport. Tu commences à avoir vraiment faim, mais c’est le tonton qui a l’argent. Tu te demandes bien à quoi va lui servir ton passeport.

Personne ne sait vraiment comment tu es arrivé dans le quartier près du Canal, et par quel hasard tu as réussi à retrouver quelques compatriotes. Vous dormez tous ensemble, le soir, sous les jeux pour enfants. Tu ne le sais pas, mais les voisins, ceux-là même qui vous feront déloger du square, ont renommé l’endroit « le petit Kaboul ». Tu as pris l’habitude d’aller prendre un petit déjeuner chaud dans un centre d’accueil de jour, c’est là qu’on t ‘explique qu’il faut s’occuper des papiers, maintenant. Tu penses à ton frère, qui s’est perdu quelque part entre l’Iran et l’Italie, lui aurait su, aurait compris.

Tu as enfin une adresse, où tu peux recevoir du courrier. Chaque mardi matin vous êtes plusieurs dizaines à attendre qu’on veuille bien vous ouvrir pour vous distribuer vos enveloppes. Les files d’attente, ça te connait maintenant, c’est la deuxième fois que tu viens à la préfecture. La nuit dernière, impossible de trouver le sommeil, à cause des pensées. Et de ton voisin de duvet qui fait des cauchemars. Au guichet, tu attends. Si la femme qui te fait face s’empare du tampon, ton autorisation de séjour sera renouvelée. Si au contraire elle te rend ta convocation et se saisit de son téléphone, il y a toutes les chances que ça tourne mal pour toi. La même scène, faisant suite à la même nuit, a lieu tous les mois. Ton dossier est déposé à l’OFPRA*, mais tu as eu bien du mal à écrire ton histoire en français. Encore une fois, alors que ta fierté s’effrite à demander de l’aide, il a fallu trouver une personne bienveillante qui l’a fait pour toi. Cette fois tu n’es pas dupe, tu sais que ce vieil afghan t’a fait payer beaucoup trop cher, mais tu lui fais confiance. Tu t’effondres lorsque le travailleur social, que tu as mis tant de temps à rencontrer, te lit les bribes d’une histoire qui n’est pas la tienne.

Les journées sont longues à attendre la date de passage à l’OFPRA. Tu parles peu, un de tes nouveaux amis t’entend parfois pleurer la nuit. Demain, il t’amènera au Centre. Tu vas y aller, pour lui faire plaisir, mais tu ne comprends pas bien ce mot, psychologue, que tu entends pour la première fois.

*OFPRA Office Francais pour les Réfugiés et les Apatrides. Première étape du long processus de la demande d’asile.

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Mémoire Vive

10 mai 2013

La rencontre avec la mort, lorsqu’elle est inattendue et a lieu dans la violence, est un traumatisme.

Je ne connais pas grand chose à la psychiatrie ou la psychothérapie. Comme tout le monde, j’ai entendu parler du PTSD ou état de stress post-traumatique, j’ai même vu Warriors, l’impossible mission, un téléfilm un peu dingue sur des casques bleus britanniques qui rentrent de Bosnie, un peu amochés sur le plan psy.

Je ne sais pas encore qu’être « exposé à un évènement traumatique » est un des critères pour faire le diagnostic du psychotrauma. A dire vrai, je crois que je ne sais même pas ce qu’est un évènement traumatique.  Disons que c’est un concept. Qu’en bonne étudiante docile, j’ai lu, et retenu.

C’est Mamadou qui me l’apprend. Ses mots m’atteignent, mais c’est dans son regard que je saisis l’effroi. Il se voile doucement, comme pour accompagner la vie qui quitte, dans son récit,  ses trois codétenus, abattus devant lui d’une balle dans la tête. Un, chaque jour, pendant trois jours, puis plus rien. Aux côté des morts, plusieurs nuits durant, il attendra son tour.

Jamais auparavant je n’avais entendu ce terme de reviviscences, ces souvenirs répétitifs qui envahissent totalement la conscience, parfois sans prévenir, y compris des années après, et qui peuvent enclencher des réactions physiques proches de la terreur initiale.

Archam, recroquevillé sur sa chaise, porte la main à sa gorge, puis serre ses tempes dans sa main gigantesque. Son histoire s’arrêtera là pour aujourd’hui, au même moment que celui de sa perte de connaissance, étranglé sous une botte de milicien, sous la menace d’une kalachnikov.

Tous ces hommes, organisent leur vie de sorte à éviter de se confronter à un détail susceptible de faire exploser les souvenirs : un bruit, l’uniforme militaire pour les uns, les lieux trop confinés ou trop sombres pour les autres, un outil devenu objet de torture. L’évitement. Tout les moyens sont bons pour ne pas subir les assauts de la mémoire, qui sans cesse revient à la charge, prête à se glisser dans le moindre petit interstice pour déverser son flot d’angoisse et de coeur battant à la mort.

Faire comme Abed, par exemple, qui s’est littéralement retiré de lui-même. Il est protégé à jamais, croit-il, de revivre ces heures où, pendu par les pieds, on le forçait à regarder des hommes se faire émasculer. Il a anesthésié sa pensée, mis tout affect de côté. Il n’est plus qu’un carcasse vide, sans psyché. Pour son prochain rendez-vous, il faudra appeler un compatriote qui s’occupera de lui rappeler quand venir. Une fois, il faudra aller le chercher, quelques rues plus loin, il s’est égaré, alors qu’il connait parfaitement le chemin.

Je ne pourrai rien faire, ni pour le sommeil et les cauchemars d’Anna, ni pour les céphalées chroniques d’Oma ou les troubles de la mémoire d’Habib, je commence à le comprendre. Enfin en tout cas, pas seule. Ces symptômes neurovégétatifs – qui dépendent d’une partie de notre système nerveux non soumise à notre contrôle- sont le dernier élément pour diagnostiquer le trauma. Si leur persistance et leur intensité mènent à un dysfonctionnement social, affectif, ou professionnel, on peut affirmer le diagnostic.

La définition du psychotrauma a beau avoir été l’objet de moultes et éminentes discussions,  peu importe, c’est une réalité clinique, celle qui fait dire à un expert que c’est un PSTD et à vous et moi qu' »il est quand même bien fracassé ». Pour ces hommes, chaque instant est consacré à l’effort, celui qu’ils doivent fournir pour ne pas laisser le trauma prendre le contrôle de leur conscience et de leur vie sociale. Pour ceux-là, la priorité n’est pas la classification du trouble mais bien l’étape suivante, celle de la psychothérapie.

Certains travaillent sur la mémoire traumatique depuis fort longtemps, et en parlent beaucoup mieux que moi: Murielle Salmona, psychiatre spécialisée dans la prise en charge des violences, dont il faut absolument lire cette page.

Mots Croisés

3 mai 2013

Il a bien failli ne jamais voir ce bureau. C’est ce que je comprends, ébahie, alors que j’assiste pour la première fois à ce qu’on appelle ici une consultation d’évaluation.

Entre les collines afghanes de son enfance et le 21 impasse de l’Eldorado, un monde. Peuplé de figures de seigneurs de guerre, de moudjahidin et de djinns.

Je suis là, face à lui, j’essaie de me faire minuscule, je veux qu’il m’oublie. Trois personnes dans ce bureau, pour l’écouter, c’est déjà trop à mon goût.

L’interprète, à ses côtés, tourné de 3/4 vers lui, lui ressemble, un peu, en plus âgé. Il parle avec une grande douceur, sait se taire pudiquement lorsque les larmes interrompent le flot de paroles monocordes. Pas une fois, je ne l’ai vu commenter de son propre chef, seulement pour ajouter un détail pour la compréhension des soignants, comme celui des djinns, ces créatures invisibles qui peuvent prendre forme humaine ou animale.

Afghanistan, Pakistan, Iran, Turquie, en camion, parfois accroché aux essieux. La Grèce, l’Italie, dans un cale de bateau,  la peur au ventre comme compagnon de voyage. Les mots en farsi passent de bouche en bouche, restitués par l’interprète qui ne bronche pas et continue à sourire.

Aujourd’hui, Habib l’afghan est reçu pour voir s’il peut être « inclus » dans le programme du Centre. L’évaluation, c’est ce premier entretien, en présence du médecin, du psychologue et de l’interprète. Je comprends peu à peu qu’elle se déroule toujours à peu près de la même façon, du moins du côté du bureau où je me trouve, car nul ne sait jamais ce qui va se passer en face.

Brève présentation de l’action de l’ONG, souvent connue des patients qui l’ont vu oeuvrer dans leur pays. Les mots simples, indispensables, du psychologue, pour identifier le trauma:

« Nous sommes présents dans votre pays. Nous savons que vous avez pu être confronté  à des évènements très graves, violents, avant d’arriver ici. Aujourd’hui, peut-être avez vous des problèmes pour dormir, des cauchemars, ou même du mal à vous concentrer, voir à vous reconnaître. Ici, on sait que parler n’est pas facile, mais chaque jour des gens viennent,  parlent au psychologue, et parfois cela les aide à apaiser toutes ces pensées. »

Le médecin enchaîne: « Aujourd’hui nous somme deux, médecin et psychologue, pour vous recevoir, mais à l’avenir nous nous verrons séparément, on pourra aussi parler de votre état de santé physique, peut-être avez-vous des douleurs, des maladies, des cicatrices qu’il faudrait montrer à un médecin ».

J’écoute l’interprète, attentive. Je me dis qu’ils y vont fort, qu’évoquer d’emblée le vécu traumatique est un peu rentre-dedans. Surtout, je pense qu’en face, Habib a l’air complètement prostré -c’est pour cette raison que l’éducateur du foyer de jeunes mineurs l’a orienté au Centre- et qu’il risque de ne pas dire grand chose après cette introduction.

Après avoir insisté sur la confidentialité, le psychologue lui laisse pourtant la parole: »On vous laisse vous présenter, et nous donner les éléments de votre histoire que vous souhaitez partager, pas forcément tous, afin que l’on puisse voir si l’on peut vous venir en aide d’une manière ou d’un autre »

La première étape du suivi de Habib, qui durera près de 1 an, vient de se dérouler sous mes yeux. Alors qu’il parle encore, et qu’on peine à l’arrêter, il ne fait déjà aucun doute qu’il va revenir. C’est la première fois qu’il peut s’adresser, dans sa langue, à des français qui semblent porter un intérêt à son mal-être. Au foyer des mineurs où il vit, dans l’attente d’une expertise de son âge osseux imposée par la procédure, il lui arrive de discuter avec d’autres afghans, mais entre eux ils évitent de se raconter ce pour quoi ils sont venus.

Chacun a son histoire, éprouvante. Tous savent, à peu de choses près, que leur enfance est terminée.

 

Mineurs étrangers: comment ça se passe en France: 5 minutes pour tout comprendre.

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