Dégrisement

24 août 2013

M. et Mme A., avec leurs trois enfants, viennent d’un pays silencieux. Pas de guerre civile, pas de discriminations notoires, même pas de dictature.

Pour l’OFPRA*, leur pays fait partie de la « liste des pays sûrs », ceux où l’on veille au respect des principes de liberté, de la démocratie et de l’état de droit, ainsi qu’aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales. (Je ne suis pas prête à parier que vous y passeriez vos prochaines vacances malgré tout.)

Que font-ils alors, en famille, dans ce bureau, plus souvent occupé par ceux qui, pour sauver leur vie, n’ont pas même songé à faire une valise ?

M.A, un homme profondément déprimé, va m’apprendre pourquoi il tente malgré tout de demander l’Asile. Par amour, il s’est marié avec une femme dont l’ethnie et la religion sont rares dans son pays. Pour cela, sa famille l’a renié, puis discrédité auprès des familles puissantes de son village. Il a perdu son travail, la famille a déménagé une première fois mais les rumeurs les ont suivis. Victime de discrimination à l’embauche à plusieurs reprises, il n’a plus été en mesure de payer un logement, les enfants ont dû quitter l’école. Il a pu venir en France avec eux, et son épouse, les biens qui leur restaient ont payé le transport. Des langues malveillantes l’ont assimilé à un migrant économique. Nous, au Centre, on a banni ce terme de notre vocabulaire.

Si M.A n’est pas à proprement parler un « réfugié » au sens où on l’entend d’habitude (victime de violences, conflit dans le pays d’origine), et qu’il est loin d’être traumatisé,  il n’en est pas moins déraciné. Et honteux de faire vivre sa famille dans un hôtel sordide, où les règles de vie sont aussi nombreuses que les nationalités.

Je suis désormais son médecin. Et pour une fois, je suis seule. Pas de suivi par un psychologue en parallèle, il refuse. Il présente tous les signes de la dépression, son visage est dépourvu de toute expression, figé. Tout dans sa vie marche au ralenti, il ne sait plus prendre de décision. De sa vie passée, il ne me livre que quelques détails, sa profession, artisan-peintre, et le récit tronqué d’une agression où il a reçu des coups à la tête.

Jamais il n’a été malade. Il se laisse pourtant convaincre et débute un traitement volontairement léger. Rapidement, une kyrielle d’effets secondaires apparaissent, il se sent nauséeux, puis vertigineux, enfin il passe par des phases d’excitation motrice qui le vident de son énergie. Lui, son traitement, dit-il, c’est la parole.

Les choses se compliquent alors. Il se raccroche à nos temps de consultation comme à une bouée de sauvetage, je dois d’ailleurs les espacer si je ne veux pas me laisser déborder. L’inconfort atteint son maximum au  moment de lui donner son prochain rendez-vous. Dans trop longtemps, il ne cache pas sa déception, trop rapproché, c’est moi qui suis irritée.

Entre fascination et rejet, chacun de nous peine à trouver sa place dans cette relation thérapeutique. Pour lui, je suis celle qui écoute, sans être psychologue, celle qui lui permet d’exercer le pouvoir thérapeutique de la parole qu’il place au-dessus de tous les traitements médicamenteux, ceux-là même que je pourrais lui prescrire, si seulement il me permettait d’occuper ma place de médecin. Il a habilement esquivé toutes mes propositions de rencontrer un psychologue, comme s’il ne voulait pas de clivage entre soma et psyché.

Aujourd’hui, il se tient là, hésitant, dans l’entrée de la salle d’attente, un bouquet de roses pourpres à la main. Derrière lui, la porte encore entrouverte sur l’impasse de l’Eldorado, il va repartir. Il y a quelques semaines, sur les conseils des psys de l’équipe du Centre, j’ai sauté le pas. J’ai mis un terme à cette relation embarrassante, non clinique, car j’ai compris que, contrairement à ce qu’il me disait, nous ne faisions rien de bien, ensemble.

Lui, si attaché à sa parole médicament, que me disait-il ? Rien de lui. Et certainement pas ce qui aurait été important à évoquer dans un entretien avec un psychologue. Tout ce temps, plus d’un an, passé à me répéter que cela le soulageait de parler, et moi qui ne voyait rien avancer, des paroles, restées vides de tout soulagement.

Je me suis crue psychologue, il s’est cru pris en charge.

Dégrisement.

La famille a vu son dossier instruit en « procédure prioritaire », comme pour tous les ressortissants des pays sûrs. Pour faire simple, tout est traité plus rapidement jusqu’au refus, puisque ces personnes ne peuvent bénéficier d’une admission au séjour au titre de l’asile.

*Office Français pour les Réfugiés et les Apatrides, chargé d’instruire les demandes d’asile. Mais vous commencez à le savoir..

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