Hôtel Particulier

15 septembre 2013

Apprêtée, maquillée, directive.

« Allons-y »  lance-t-elle lorsque vient son tour.

La reine tchétchène façon tsigane, toute en breloques solaires, anneaux dorés et jupe frangée, régente la salle d’attente, fait jouer les enfants et converse en une langue inconnue avec les afghans.

Les mêmes qui  l’ont vue, il y a un an, le visage creusé de rides profondes, petite silhouette noire tassée sur sa chaise, un châle de laine usé sur les épaules, telle une veuve grecque de carte postale. Le soleil en moins.

Elle pourrait avoir 60 ans, ses papiers en affichent vingt de moins. Elle raconte. Son amour assassiné, son deuil infini, ses enfants, trois, eux aussi. La fuite, l’absurdité, le président tchétchène, peaux de bêtes, dorures et tigre de compagnie.

Seule, elle a échoué dans cet hôtel qu’elle n’a pas choisi. Son autre vie commençait. En France, ce pays qui loge -parfois– les demandeurs d’asile le temps de leur démarches.

… « Oui, elle a sa propre chambre, salle de bains et toilettes. »

C’est en faisant la queue dans le couloir, pour utiliser l’unique douche de l’étage, qu’elle a fait la connaissance des trois femmes nigérianes. Elle les croise peu, elles rentrent à des heures tardives, passent un temps infini à se coiffer l’une l’autre, toutes portes ouvertes, parlant fort, riant beaucoup. Depuis quelques temps, et bien qu’elles ne se comprennent pas, elles se sont pris d’affection pour elle, l’ont même maquillée, à plusieurs reprises. Elle a appris à aimer les odeurs écoeurantes de banane plantain frites qui accompagnent leurs déplacements, elles sont les seules à posséder un réchaud à l’étage.

… « Les draps sont changés chaque jour, oui, bien sûr, il n’y aucune raison pour  fonctionner différemment d’ailleurs. »

Dans la petite organisation de la vie d’étage, son rôle consiste à faire le tour des chambres pour confectionner des ballots de draps sales, qu’elle manœuvre tant bien que mal entre les poubelles à l’abandon sur le palier. Avec son encombrant paquetage, elle va chercher les jetons de laverie à l’autre bout de Paris, dans les locaux de l’association qui les délivre, une fois par semaine, entre 10h et midi. Un métro qui tarde, une dyspnée qui pointe son nez, et c’est le retour à l’hôtel, mission non accomplie.

… «Nous tenons beaucoup à ce que chacun respecte l’intimité de ses voisins, aussi bien en terme de bruit que d’hygiène. »

D’ailleurs, c’est affiché sur les murs, une vieille feuille jaunie, punaisée sur la moquette murale nauséabonde. « Prière de laisser cet endroit comme vous l’avez trouvé ». En français seulement. Quand elle a pris possession des lieux, Elena a trouvé un sommier, sans matelas (un classique, semble-t-il). La première nuit, elle a écouté, impuissante, la plainte continue de la plus jeune fille de sa voisine iranienne, qui, se verra priée de déménager avec elle dans une chambre située en sous-sol de l’hôtel. Les suivantes, tout l’étage a veillé au son des disputes sans fin du couple arménien, jusqu’à ce que la police emmène l’homme.

… « Elena (tiens, pourquoi donc l’appelle-t-il par son prénom ?) est une résidente très discrète et très bien intégrée à son étage. »

Tellement bien qu’elle ne laisse plus rien dans sa chambre, n’ayant jamais pu obtenir une clé de la gérance. Déjà visitée une fois, et allégée de quelques effets personnels, sa chambre n’a rien d’un refuge.

Dans trois mois, au terme du contrat passé par la préfecture avec le gérant, elle sortira une dernière fois ses deux uniques valises de cette chambre, pour en investir une nouvelle, ailleurs, avec d’autres règles, d’autres nigérianes, et d’autres odeurs d’ailleurs.

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