L’Arrivant

14 avril 2014

Je ne connais rien des codes qui régissent cet endroit.

Tout ce qu’on m’a dit, c’est qu’il y a des arrivants à voir.

Jusqu’à présent arrivants, pour moi, était synonyme de migrants SDF non francophones, si possible traumatisés par des tortures, et demandeurs d’asile. (Cf  African Psycho et le reste du blog)

C’est le week-end, et les médecins qui travaillent habituellement dans la prison ne sont pas présents, la permanence des soins se fait sur appel des médecins de garde de ville, comme moi. Ca doit ressembler à ce que j’ai déjà pu voir en garde à vue, et je m’attends à recevoir les détenus dans une cellule, avec un gardien qui vérifie par l’oeilleton que je ne me fais pas étrangler. (De la définition universelle: détenu= danger)

Les portes s’ouvrent les unes après les autres, les « bonjour Docteur » obséquieux me laissent accéder, moi et ma mallette bien trop fournie, jusqu’à un endroit caractéristique de l’architecture carcérale.

Comme un rond-point, en intérieur, construit autour d’un îlot central vitré de tous côtés. Place Panoptique, c’est, son petit nom. L’oeil de Sauron, en substance, qui voit tout partout, et devant lequel tout prisonnier passe obligatoirement s’il se déplace. A l’intérieur, visiblement, ça s’ennuie ferme : plusieurs gardiens retirent leurs pieds du bureau et s’affairent sur leurs écrans lorsque celui qui m’accompagne, un chef sans doute, me présente. Il se sent apparemment obligé d’ajouter que ses collègues ont l’air un peu neuneu, vu comme ça, mais sans être méchants.

Je pense être bien dans l’ambiance, maintenant. Un soupçon de condescendance, de la misogynie à peine voilée et des relations hiérarchiques qui m’ont tout l’air d’être nauséabondes. Et même pas encore de détenu, c’est dire ce qui m’attends.

L’infirmerie, où l’on m’installe en attendant de m’amener le premier détenu, est plutôt bien équipée, en tout cas elle n’a rien à voir avec un guichet derrière lequel une infirmière à cornette distribue des médicaments. Deux bureau de consultations, peu spacieux mais bien agencés, et tout ce qu’il faut pour examiner correctement un patient. Je dis bien patient: parce que c’est seulement là, dans cet environnement plus conforme à ce que je connais, que je recouvre mes esprits.

Curieusement, ma contenance retrouvée ne va pas jusqu’au bout de son raisonnement, puisque je fonce droit dans le mur et dans le Code de Déontologie en interrogeant «l’arrivant» en présence de trois surveillants, calés dans un coin du bureau. Dans les flash-backs les plus culpabilisants de cette scène, figure également mon double maléfique et écervelé, s’adressant aux matons pour leur poser une question sur le détenu, en sa présence. C’était ma 1ère consultation en prison, j’ai détesté cet instant, ce lieu, et tous les gens que j’y ai croisé.

Je ne savais pas que quelques années après, je ferai le choix d’y exercer la médecine pour un temps.

Mais ça n’est pas la seule chose que j’ignorais:

  • Pas un mot, dans mes études, sur la révolution sanitaire qui s’est opérée il y a 20 ans pour les prisonniers français, lorsque leur prise en charge médicale jusqu’alors assurée par le Ministère de la Justice (Oui, oui, vous lisez bien: santé-justice)est enfin passée aux mains de la Santé. Révolution, parce c’est seulement en 1994 qu’on a envisagé que les détenus pourraient bénéficier du même système de soin que tout citoyen.

  • Pas une explication, dans le milieu hospitalier, aux étudiants qui reçoivent des types menottés et parfois entravés (chaînes aux pieds) aux urgences, sur le droit fondamental des détenus à être examinés comme n’importe qui, par des professionnels respectueux du secret médical.

  • Pas une information sur la possibilité pour les étudiants infirmiers, médecins, dentistes, sage-femmes, aide-soignants, etc…d’effectuer des stages hospitaliers dans les Unités Sanitaires des prisons, qui sont des services (certes délocalisés) de l’Hôpital Public, et où les patients sont plus souvent atteints que la population générale par le VIH, les troubles psychiatriques et les polyaddictions, et sont si souvent réfractaires aux soins à l’extérieur que ce sont justement eux qu’on ne voit jamais à l’hôpital.

Des clichés, seulement, voilà ce avec quoi je me suis présentée ce jour-là aux portes du pénitencier. Clichés contre lesquels il faut encore lutter aujourd’hui, auprès des détenus eux-mêmes, qui, marqués par des années d’exclusion du système de soin, continuent de penser que les équipes qui les soignent sont des équipes au rabais*

 

* « Quand j’étais dehors et que j’avais un vrai docteur »est une phrase que l’on peut entendre régulèrement en consultation.

panopticon

 

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P. et le Loup*

6 mars 2014

De ces heures passées Impasse de l’Eldorado, me reste la rudesse de ces hommes du Caucase.

Leurs visages fermés, les bras croisés,  la tension que rien n’apaise, pas même la douceur des gestes de l’interprète, sont presque devenu un tableau clinique à part entière.
Des durs, en quelque sorte.

Sans la moindre idée de ce que peut être la vie en Tchétchénie, ou en Kabardino-Balkarie, me voici à devoir faire parler ces hommes, cet homme, le premier. Mon premier patient au Centre.

Celui des ambitions démesurées, et des hésitations infinies.

Tout commence mal,  je le vois dans ses yeux, je suis jeune, trop. L’interprète est russe, ce qui revient à demander au patient de parler devant un potentiel oppresseur.

Convaincue et inflexible face à ses demandes réitérées de bénéficier d’un traitement pour son hépatite B -qui ne nécessitait qu’une surveillance simple à ce stade-, je mets le doigt dans l’engrenage d’une relation d’emblée vouée à l’échec.

Sa perception du mal s’est construite dans ce trou enneigé où il a été retenu prisonnier, du fond duquel, toutes les heures, on lui demandait de crier son identité, jusqu’à ce que le froid ne lui permette plus d’articuler.

L’annonce de la maladie l’ont anéanti, lui et ce corps robuste. Il ne peut pas concevoir que quelque chose qu’il ne sent pas, ne voit pas, ait pénétré dans son sang. Et encore moins que l’on ne puisse rien y faire pour le moment.

La seule issue possible est de remettre en cause les compétences de ceux qui ont porté à sa connaissance l’inacceptable. « Si vous ne pouvez pas convaincre le spécialiste de me traiter, je le ferai moi-même ».

Après des semaines passées à lui délivrer des infos complètes sur la maladie, avec forces schémas et rationalisme naïf, il m’a annoncé qu’il avait trouvé un médecin « qui allait le soigner », et n’est jamais revenu.

A l’époque, j’ai cru avoir échoué établir un lien de confiance avec lui. Aujourd’hui je pense qu’il s’est simplement fatigué d’essayer de me faire entendre qu’il souffrait.

Si les mots utilisés pour caractériser la douleur ont leur importance, c’est d’abord parce que les représentations des maladies diffèrent d’un individu à un autre, et d’un pays à un autre.

Qu’a représenté pour lui le diagnostic fait en France, d’une maladie chronique, alors qu’il était un rescapé de la guerre de Tchétchénie, en fuite, menacé, exilé? Quel fragile équilibre cette annonce « coup de tonnerre » est-elle venu rompre, et en quoi a-t-elle pu interagir avec les évènements traumatiques du passé?

Rien ne prépare, durant les confortables enseignements universitaires français, à la rencontre avec la personne qui ne comprend rien comme vous. Et qui de surcroît ne vous le dira pas, parce qu’elle aura trop confiance, ou au contraire pas assez.

Comme je l’appris à mes dépends avec lui, tenter de réduire cet espace d’incompréhension par une bienveillante diffusion du savoir entre médecin et patient est parfois risqué. La faute à un postulat de départ malfaisant -le « sachant » est bien d’un seul côté du bureau- encore enseigné aujourd’hui.

C’est sans compter les trous enneigés.

* Le loup, animal qui s’attaque à plus fort que lui, est souvent présent sur les iconograohies indépendantistes tchétchènes. On dit de lui qu’il incarne l’endurance et le courage.

Dégrisement

24 août 2013

M. et Mme A., avec leurs trois enfants, viennent d’un pays silencieux. Pas de guerre civile, pas de discriminations notoires, même pas de dictature.

Pour l’OFPRA*, leur pays fait partie de la « liste des pays sûrs », ceux où l’on veille au respect des principes de liberté, de la démocratie et de l’état de droit, ainsi qu’aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales. (Je ne suis pas prête à parier que vous y passeriez vos prochaines vacances malgré tout.)

Que font-ils alors, en famille, dans ce bureau, plus souvent occupé par ceux qui, pour sauver leur vie, n’ont pas même songé à faire une valise ?

M.A, un homme profondément déprimé, va m’apprendre pourquoi il tente malgré tout de demander l’Asile. Par amour, il s’est marié avec une femme dont l’ethnie et la religion sont rares dans son pays. Pour cela, sa famille l’a renié, puis discrédité auprès des familles puissantes de son village. Il a perdu son travail, la famille a déménagé une première fois mais les rumeurs les ont suivis. Victime de discrimination à l’embauche à plusieurs reprises, il n’a plus été en mesure de payer un logement, les enfants ont dû quitter l’école. Il a pu venir en France avec eux, et son épouse, les biens qui leur restaient ont payé le transport. Des langues malveillantes l’ont assimilé à un migrant économique. Nous, au Centre, on a banni ce terme de notre vocabulaire.

Si M.A n’est pas à proprement parler un « réfugié » au sens où on l’entend d’habitude (victime de violences, conflit dans le pays d’origine), et qu’il est loin d’être traumatisé,  il n’en est pas moins déraciné. Et honteux de faire vivre sa famille dans un hôtel sordide, où les règles de vie sont aussi nombreuses que les nationalités.

Je suis désormais son médecin. Et pour une fois, je suis seule. Pas de suivi par un psychologue en parallèle, il refuse. Il présente tous les signes de la dépression, son visage est dépourvu de toute expression, figé. Tout dans sa vie marche au ralenti, il ne sait plus prendre de décision. De sa vie passée, il ne me livre que quelques détails, sa profession, artisan-peintre, et le récit tronqué d’une agression où il a reçu des coups à la tête.

Jamais il n’a été malade. Il se laisse pourtant convaincre et débute un traitement volontairement léger. Rapidement, une kyrielle d’effets secondaires apparaissent, il se sent nauséeux, puis vertigineux, enfin il passe par des phases d’excitation motrice qui le vident de son énergie. Lui, son traitement, dit-il, c’est la parole.

Les choses se compliquent alors. Il se raccroche à nos temps de consultation comme à une bouée de sauvetage, je dois d’ailleurs les espacer si je ne veux pas me laisser déborder. L’inconfort atteint son maximum au  moment de lui donner son prochain rendez-vous. Dans trop longtemps, il ne cache pas sa déception, trop rapproché, c’est moi qui suis irritée.

Entre fascination et rejet, chacun de nous peine à trouver sa place dans cette relation thérapeutique. Pour lui, je suis celle qui écoute, sans être psychologue, celle qui lui permet d’exercer le pouvoir thérapeutique de la parole qu’il place au-dessus de tous les traitements médicamenteux, ceux-là même que je pourrais lui prescrire, si seulement il me permettait d’occuper ma place de médecin. Il a habilement esquivé toutes mes propositions de rencontrer un psychologue, comme s’il ne voulait pas de clivage entre soma et psyché.

Aujourd’hui, il se tient là, hésitant, dans l’entrée de la salle d’attente, un bouquet de roses pourpres à la main. Derrière lui, la porte encore entrouverte sur l’impasse de l’Eldorado, il va repartir. Il y a quelques semaines, sur les conseils des psys de l’équipe du Centre, j’ai sauté le pas. J’ai mis un terme à cette relation embarrassante, non clinique, car j’ai compris que, contrairement à ce qu’il me disait, nous ne faisions rien de bien, ensemble.

Lui, si attaché à sa parole médicament, que me disait-il ? Rien de lui. Et certainement pas ce qui aurait été important à évoquer dans un entretien avec un psychologue. Tout ce temps, plus d’un an, passé à me répéter que cela le soulageait de parler, et moi qui ne voyait rien avancer, des paroles, restées vides de tout soulagement.

Je me suis crue psychologue, il s’est cru pris en charge.

Dégrisement.

La famille a vu son dossier instruit en « procédure prioritaire », comme pour tous les ressortissants des pays sûrs. Pour faire simple, tout est traité plus rapidement jusqu’au refus, puisque ces personnes ne peuvent bénéficier d’une admission au séjour au titre de l’asile.

*Office Français pour les Réfugiés et les Apatrides, chargé d’instruire les demandes d’asile. Mais vous commencez à le savoir..

African Psycho

27 juillet 2013

« Je ne vois rien »

Des mots silencieux, bien installés dans ma tête, tandis que je l’examine. Je me garde bien de les prononcer. L’interprète explique qu’il a mal à la gorge depuis 2 ans.

Bouche ouverte, langue tirée, abaisse-langue, palpation des ganglions du cou, de la thyroïde, auscultation. Les petits gestes ont leur importance, prendre la tension, écouter le cœur, même lorsque l’on sait que tout va bien. Rien. Ma fâcheuse tendance à me satisfaire du rien, synonyme de rien de grave, va être mise à rude épreuve.

Erythréen, à peine 20 ans, Ali est arrivé au Centre non pas pour voir un psychologue, mais pour sa gorge. Il s’est présenté à la consultation « hors-circuit », la demi-journée qui n’est pas consacrée au repérage des psychotraumas mais aux infections, dermatoses, douleurs et petits bobos. Rares sont ceux, qui, comme Ali, reviennent, le paracétamol finit au fond d’une poche de sac à dos, les sans-papiers ont bien d’autre choses en tête.

Depuis plusieurs semaines, il se tient debout dans la salle d’attente, la main autour de sa gorge, comme pour la serrer. A peine entré dans mon bureau,  il s’en sert à nouveau normalement.

Lui dire que c’est de l’angoisse? Pas si simple. S’il y a bien une chose que j’ai compris à recevoir  ces patients étrangers, c’est que l’anxiété ne se nomme pas toujours ainsi de par le monde. Les caucasiens, par exemple, sont des habitués des palpitations, quand ils ne sont pas « cardiaques ». Beaucoup d’africains ont le « corps qui chauffe », ou « mal dans les os ». Un sri-lankais a le « coeur qui pleure », tandis que les métaphores animales ou mécaniques fleurissent pour décrire les maux de tête, « serpent électrique », couteau enfoncé qu’on tourne ».

La crise d’angoisse se conjugue à l’infini, parfois avec poésie.

Du point de vue du médecin, la tentation première est de rassurer sur l’absence d’organicité. J’ai longtemps cru que c’était une étape indispensable, mais elle est loin d’être suffisante. Affirmer à quelqu’un qui souffre de céphalées quotidiennes qu’il n’est pas atteint d’une maladie neurologique ne lui fait pas comprendre pour autant pourquoi il a mal. Et peut d’ailleurs introduire un biais dans la relation de confiance au médecin. « S’il me dit que je n’ai rien, c’est donc qu’il ne me croit pas quand je lui dis que j’ai mal ».

Peu de patients du Centre font spontanément  le lien entre leurs symptômes et les évènements traumatiques qu’ils ont vécu, en partie parce que dans leur pays la santé mentale ne porte pas ce nom. Une fois l’origine physique du mal éliminée, la cause reste pour eux une inconnue, source d’anxiété permanente. Au contact des psychologues de l’équipe, les grands principes inculqués à la fac, que je croyais avoir fait miens, ont volé en éclat. Avec eux, j’ai appris à emprunter différents chemins afin que les patients puissent eux-mêmes donner une place à leur symptôme au sein de leur propre histoire. Dans leur langue, avec leurs représentations, pas les miennes.

Les fascinantes verbalisations de la souffrance entrent alors en jeu. « Il est primordial de savoir ce que dit le patient de sa douleur » me dit un jour un psychologue. Pourquoi dire « ma jambe me fait mal », plutôt que « j’ai mal à la jambe », deux phrases proches où pourtant le sujet qui souffre n’est pas le même.

Sans jargon, à tâtons, le travail avec les psys m’a permis de comprendre que bien souvent, ce sont les patients eux-mêmes qui guident les soignants vers la réinterprétations de leurs symptômes. Bien souvent j’ai souffert avec eux de mon incapacité à les soulager, comme avec Ali, que je n’ai jamais revu par la suite.

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