African Psycho

27 juillet 2013

« Je ne vois rien »

Des mots silencieux, bien installés dans ma tête, tandis que je l’examine. Je me garde bien de les prononcer. L’interprète explique qu’il a mal à la gorge depuis 2 ans.

Bouche ouverte, langue tirée, abaisse-langue, palpation des ganglions du cou, de la thyroïde, auscultation. Les petits gestes ont leur importance, prendre la tension, écouter le cœur, même lorsque l’on sait que tout va bien. Rien. Ma fâcheuse tendance à me satisfaire du rien, synonyme de rien de grave, va être mise à rude épreuve.

Erythréen, à peine 20 ans, Ali est arrivé au Centre non pas pour voir un psychologue, mais pour sa gorge. Il s’est présenté à la consultation « hors-circuit », la demi-journée qui n’est pas consacrée au repérage des psychotraumas mais aux infections, dermatoses, douleurs et petits bobos. Rares sont ceux, qui, comme Ali, reviennent, le paracétamol finit au fond d’une poche de sac à dos, les sans-papiers ont bien d’autre choses en tête.

Depuis plusieurs semaines, il se tient debout dans la salle d’attente, la main autour de sa gorge, comme pour la serrer. A peine entré dans mon bureau,  il s’en sert à nouveau normalement.

Lui dire que c’est de l’angoisse? Pas si simple. S’il y a bien une chose que j’ai compris à recevoir  ces patients étrangers, c’est que l’anxiété ne se nomme pas toujours ainsi de par le monde. Les caucasiens, par exemple, sont des habitués des palpitations, quand ils ne sont pas « cardiaques ». Beaucoup d’africains ont le « corps qui chauffe », ou « mal dans les os ». Un sri-lankais a le « coeur qui pleure », tandis que les métaphores animales ou mécaniques fleurissent pour décrire les maux de tête, « serpent électrique », couteau enfoncé qu’on tourne ».

La crise d’angoisse se conjugue à l’infini, parfois avec poésie.

Du point de vue du médecin, la tentation première est de rassurer sur l’absence d’organicité. J’ai longtemps cru que c’était une étape indispensable, mais elle est loin d’être suffisante. Affirmer à quelqu’un qui souffre de céphalées quotidiennes qu’il n’est pas atteint d’une maladie neurologique ne lui fait pas comprendre pour autant pourquoi il a mal. Et peut d’ailleurs introduire un biais dans la relation de confiance au médecin. « S’il me dit que je n’ai rien, c’est donc qu’il ne me croit pas quand je lui dis que j’ai mal ».

Peu de patients du Centre font spontanément  le lien entre leurs symptômes et les évènements traumatiques qu’ils ont vécu, en partie parce que dans leur pays la santé mentale ne porte pas ce nom. Une fois l’origine physique du mal éliminée, la cause reste pour eux une inconnue, source d’anxiété permanente. Au contact des psychologues de l’équipe, les grands principes inculqués à la fac, que je croyais avoir fait miens, ont volé en éclat. Avec eux, j’ai appris à emprunter différents chemins afin que les patients puissent eux-mêmes donner une place à leur symptôme au sein de leur propre histoire. Dans leur langue, avec leurs représentations, pas les miennes.

Les fascinantes verbalisations de la souffrance entrent alors en jeu. « Il est primordial de savoir ce que dit le patient de sa douleur » me dit un jour un psychologue. Pourquoi dire « ma jambe me fait mal », plutôt que « j’ai mal à la jambe », deux phrases proches où pourtant le sujet qui souffre n’est pas le même.

Sans jargon, à tâtons, le travail avec les psys m’a permis de comprendre que bien souvent, ce sont les patients eux-mêmes qui guident les soignants vers la réinterprétations de leurs symptômes. Bien souvent j’ai souffert avec eux de mon incapacité à les soulager, comme avec Ali, que je n’ai jamais revu par la suite.

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Poil à gratter

30 juin 2013

Après quelques mois de pratiques au sein de l’équipe de l’Impasse de l’Eldorado, je commence à peine à cerner le psychotrauma et les démarches pour le droit d’asile. Mais on a beau me seriner qu’ici il n’y a pas de frontières, il reste une niche (et pas des moindres) où nous tenons les rênes, ma responsable et moi: la médecine.

Dans l’équipe, nous sommes celles qui déshabillent, aiment à dire les psys. Et récemment, les torses, les cuisses et les pubis nous ont parlé d’une seule voix: celle du Sarcopte.

La gale, cette parasitose provoquée par Sarcoptes Scabiei (variété hominis s‘il vous plait) est devenu en quelques semaines le seul motif de consultation de nos patients-du-Canal.  Rien d’étonnant quand on sait qu’ils s’échangent leurs duvets, dorment à 15 sur du pavé mouillé, enfouis sous des cartons, sur la plus petite surface possible.

Chaque jour, le défilé au Centre. Un geste, un coup d’oeil, même plus besoin d’interprète, dès l’accueil chacun sait maintenant comment dire « ça gratte » en farsi. La bonne volonté des bénévoles du quartier, qui traversent Paris avec de petits groupes d’afghans jusqu’au service de dermato de l’hôpital le plus proche, a fait long feu, et c’est désormais à une véritable épidémie que nous avons affaire.

Action.

J’assiste, un peu circonspecte, au développement à petite échelle d’une véritable mission d’urgence, comme j’en verrai, plus tard, « sur le terrain ». A peine le temps de deux réunions, quelques achats et un peu de communication, et me voici dans le tourbillon de l' »Opération Gale ».

Pour l’occasion, on délocalise, et la petite équipe du Centre investit les locaux du Grand Siège, qui se retrouve transformé le temps d’un week-end en camp de traitement express. L’objectif: éradiquer complètement le parasite et éviter les réinfestations qui entretiennent l’épidémie depuis trop longtemps. A destination, un premier minibus a déjà recruté et convoyé une quinzaine de patients dans le square qui leur tient lieu de refuge pendant la journée. Il repart aussi sec. Pas loin de 300 patients, afghans pour la plupart, feront l’aller retour.

Dans la cour, celle là même où des centaines de personnes ont attendus avec des sueurs froides, cigarettes aux lèvres, le départ pour leur première mission humanitaire, des cabines de douches, où les patients s’appliquent un antiparasitaire à l’abri des regards. Dans le hall, un dispositif fléché où ils peuvent récupérer un duvet neuf, manger un sandwich, et se voir remettre des vêtements propres, avec quelques mots en dari, farsi ou pachtou destinés à les rassurer. A l’étage, les bureaux des ressources humaines ont été transformés en bureaux de consultations. c’est là que je m’installe pour recevoir ceux qui souhaitent faire le vaccin antitétanique. D’abord avec une jeune interprète, rapidement remplacée, trop abasourdie par les bribes de vécu traumatique que l’on sent poindre dans les paroles d’un (trop) jeune.

Pourtant, peu d ‘autres ombres au tableau, les patients se succèdent, les rôles s’échangent, je quitte les consultations pour aider aux douches. Tout va très vite, le circuit est rapidement amélioré par de nouvelles idées, environ une à la minute. Quelques journalistes font leur apparition, c’est la règle ici, le témoignage.

Les patients migrants jouent le jeu, intimidés par la cinquantaine de personne qui s’activent autour d’eux. De petits groupes se forment, la parole vient, ils sont, pour la plupart, reconnaissants de n’avoir, l’espace d’un instant, plus à se soucier d’une éventuelle arrestation.

Et repartent tout sourire avec un kit, savon, brosse à dent.

Ce week-end, c’était en quelque sorte ma première mission. La première fois que je portais, fièrement, le gilet siglé trop grand (mais pas encore trop sale). La première fois que je me trouvais dans un acte de soin collectif et découvrais combien cette énergie peut être galvanisante.

De retour au square, les jeunes afghans ont porté, quelque temps encore, les sweats que l’on avait distribués.

Quelques semaines après, le square sera évacué par les forces de l’Ordre.

Au guichet

7 juin 2013

Un classique. Les images affluent dès les premiers mots de ce nouveau venu impasse de l’Eldorado.

Lui, elle, eux, leurs enfants, tous ont des histoires différentes qui les ont mené jusqu’à la demande d’asile. La France, le pays qu’ils ont choisi, les « invite » à vivre une expérience commune, ce dès leur arrivée: une danse de bienvenue, en quelque sorte, dans la file d’attente de la préfecture.

J’ai entendu la même histoire cent fois, d’un moment à l’autre il va sortir de sa poche le papier jaune froissé, barré d’un trait bleu. « Récépissé » est un des premiers mots en français qu’il faut savoir dire. Ses yeux vont se poser sur l’interprète, je suis prête à n’en pas croire mes oreilles à nouveau.

Quelques instants de répit avant que le lingala se transforme en français, le temps de penser à  ces passages au guichet des étrangers, si souvent l’objet de récits troublants. Tous, avons connu, à un moment ou un autre, un « incident » administratif, où l’on nous assure, après une attente pénible, qu’il manque un pièce à notre dossier pourtant vérifié. Vous, comme moi, avons frémi d’impatience ou soupiré d’exaspération devant un agent administratif qui n’aura finalement pas fait d’exception pour vous.

Qui sont  ces employés chargés de recevoir les demandeurs d’asile, et pourquoi ceux qu’ils rencontrent en dressent-ils un portrait si peu reluisant?

La question a inspiré un sociologue, Alexis Spire, qui a mené plusieurs années d’enquête au sein de la machinerie administrative de l’immigration, passant lui-même derrière le guichet.  Dans « Accueillir ou Reconduire, enquête sur les guichets de l’immigration« , il analyse la marge de manoeuvre que possèdent les employés chargés d’appliquer les décrets:

Aux « étrangers » (bureau C-4ème gauche-3ème porte-après la machine à café) plus qu’ailleurs, les textes sont adaptés par les agents des services de l’immigration, et cette libre interprétation des règles (au nom de la lutte contre la fraude) relève parfois tout  simplement de la transgression de la loi.

Habib, son fils sous le bras, après avoir enfin quitté l’Afghanistan, a cru devenir fou quand il a compris qu’on lui demandait  un document d’identité au guichet la première fois. Sans passeport ni pièce d’identité, il a vu tous ses espoirs partir en fumée. Dans ce bureau, sa fierté  pachtoune marquée à jamais, il s’est vu pleurer, supplier. La femme qui lui fait face connaît, peut-être, la Convention de Genève, qui dispense les demandeurs d’asile de cette formalité.
Mais c’est peu probable, puisqu’elle n’a pas suivi de formation pour l’accueil des étrangers. Elle aurait d’ailleurs été bien en peine, elle n’existe pas à l’immigration, contrairement à d’autres services recevant un public spécifique.

Spire, selon qui les agents ne conçoivent la règle juridique non comme un impératif, mais plutôt comme une « contrainte susceptible de nuire à l’efficacité bureaucratique », constate qu’en l’absence de formation, le savoir se transmet des anciens aux nouveaux essentiellement sur le mode du mimétisme de comportement: les nouvelles recrues se voient conseiller de se « tenir à distance » des étrangers, afin de ne pas leur divulguer trop d’informations sur la procédure:

Au début tu parles, tu prends le temps d’expliquer que, même s’ils ont été convoqués aujourd’hui, on ne peut pas les recevoir car on a déjà trop de monde… et puis en fin de compte, tu t’aperçois que plus tu parles, plus ils parlent, plus ils essaient de négocier, et alors là ça devient l’enfer parce que tu n’arrives plus à les refouler, alors après tu ne te prends plus la tête, tu dis « Fini pour aujourd’hui! Ciao, bye-bye », et ils comprennent très bien ça va beaucoup plus vite et c’est plus efficace.

Ainsi, les bonnes volontés, s’il s’en trouve, de déroger au cliché du guichetier désabusé s’épuisent vite face à l’afflux de demandes des migrants. La représentation qu’ils se font de leur mission change au fil du temps, et « la dimension répressive l’emporte à mesure que que s’estompe la conviction de devoir assurer une relation de service ».

Une fois les opposants aux pratiques discrétionnaires d’interprétation de la loi découragés, les services de l’immigration se retrouvent nivelés par le bas, essentiellement constitués d’indifférents:

De toute façon, je m’embête pas, s’il manque un papier ou que c’est mal rempli, je renvoie la personne de mon guichet. je ne parle que le français donc je ne suis pas censée comprendre ce qu’ils me racontent, et puis c’est bien simple, […]Moi je fais mon chiffre et rien que mon chiffre. je ne suis pas comme tous ceux qui parlementent avec les étrangers, pour finalement ne pas travailler et retarder tout les service.

Face à ce nouvel arrivant, Congolais, victime de tortures, qui va sans tarder commencer à parler des symptômes liés au psycho-trauma, je rumine la conclusion de Spire:

Passer derrière les guichets permet de rompre avec une vision technocratique qui réduit le rôle des agents de bureau à celui de simples exécutants. […] Chacun à leur niveau, ils interviennent sur les conditions d’entrée en France [..]sans déroger à une législation qui leur laisse de plus en plus de liberté.

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Welcome

24 mai 2013

L’arrivée.

C’est froid, il ne revient pas. La fatigue est là, écrasante, interdisant le soulagement. Sur la chaise en plastique, tu guettes le retour de celui avec qui tu as parcouru des milliers de kilomètres. Il est fort, c’est à lui qu’on t’a recommandé. Tu as du lui donner un peu d’argent, mais l’important maintenant, c’est d’être là.

La nuit tombe derrière les vitres de l’aéroport. Tu commences à avoir vraiment faim, mais c’est le tonton qui a l’argent. Tu te demandes bien à quoi va lui servir ton passeport.

Personne ne sait vraiment comment tu es arrivé dans le quartier près du Canal, et par quel hasard tu as réussi à retrouver quelques compatriotes. Vous dormez tous ensemble, le soir, sous les jeux pour enfants. Tu ne le sais pas, mais les voisins, ceux-là même qui vous feront déloger du square, ont renommé l’endroit « le petit Kaboul ». Tu as pris l’habitude d’aller prendre un petit déjeuner chaud dans un centre d’accueil de jour, c’est là qu’on t ‘explique qu’il faut s’occuper des papiers, maintenant. Tu penses à ton frère, qui s’est perdu quelque part entre l’Iran et l’Italie, lui aurait su, aurait compris.

Tu as enfin une adresse, où tu peux recevoir du courrier. Chaque mardi matin vous êtes plusieurs dizaines à attendre qu’on veuille bien vous ouvrir pour vous distribuer vos enveloppes. Les files d’attente, ça te connait maintenant, c’est la deuxième fois que tu viens à la préfecture. La nuit dernière, impossible de trouver le sommeil, à cause des pensées. Et de ton voisin de duvet qui fait des cauchemars. Au guichet, tu attends. Si la femme qui te fait face s’empare du tampon, ton autorisation de séjour sera renouvelée. Si au contraire elle te rend ta convocation et se saisit de son téléphone, il y a toutes les chances que ça tourne mal pour toi. La même scène, faisant suite à la même nuit, a lieu tous les mois. Ton dossier est déposé à l’OFPRA*, mais tu as eu bien du mal à écrire ton histoire en français. Encore une fois, alors que ta fierté s’effrite à demander de l’aide, il a fallu trouver une personne bienveillante qui l’a fait pour toi. Cette fois tu n’es pas dupe, tu sais que ce vieil afghan t’a fait payer beaucoup trop cher, mais tu lui fais confiance. Tu t’effondres lorsque le travailleur social, que tu as mis tant de temps à rencontrer, te lit les bribes d’une histoire qui n’est pas la tienne.

Les journées sont longues à attendre la date de passage à l’OFPRA. Tu parles peu, un de tes nouveaux amis t’entend parfois pleurer la nuit. Demain, il t’amènera au Centre. Tu vas y aller, pour lui faire plaisir, mais tu ne comprends pas bien ce mot, psychologue, que tu entends pour la première fois.

*OFPRA Office Francais pour les Réfugiés et les Apatrides. Première étape du long processus de la demande d’asile.

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