Nous sommes en 2009, le Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, et de l’Identité Nationale existe depuis 2 ans. Dans une impasse parisienne, une équipe d’une dizaine de personnes  constate la détresse de centaines de patients. Tous ont fui leur pays, abandonnant leurs biens, souvent leurs parents, pour venir chercher la sécurité au Pays des Droits de l’Homme, comme ils l’appellent encore. Une décision prise brutalement, pour échapper à de nouvelles tortures ou sortir d’une geôle.

La petite équipe, forte de son appartenance à une organisation suffisamment influente pour ignorer les frontières, propose un suivi médical et psychologique aux personnes victimes de violences, et venues chercher asile et protection en France.

Le projet existe depuis 2 ans. Né dans la controverse, il continue de faire des vagues auprès des décideurs. L’idée de départ est audacieuse, elle va devenir un vrai défi lorsqu’il faudra la défendre devant les apôtres de l’intervention médicale humanitaire d’urgence. Les frenchs doctors fondateurs, déboulant dans des supposés déserts sanitaires, Land Cruiser rutilants et cliniques mobiles à l’appui, ont laissé des traces dans les consciences. Il y a Médecins dans le titre quand même, on parle de santé, c’est sérieux, pas comme la psychothérapie. D’autre part, et cela sera répété ici autant que nécessaire, on est en France. Et si parfois à 10 000 km il est aisé de rationnaliser l’injustice, la fameuse mission de témoignage inscrite dans la charte de l’ONG est plus indigeste chez soi.

Il fallut donc démontrer qu’il y avait là aussi un désert, une zone de soins inoccupée par le service public et boudée par les thérapeutes. Qui s’était jamais soucié de la santé mentale des réfugiés jusqu’alors ? Et comment envisager une psychothérapie quand la langue n’est pas maîtrisée ?

Derrière cette porte, donc, on reçoit ceux qui arrivent à peine, sans autres repères que le logo rouge et blanc, aperçu au détour d’une piste, sur un drapeau couvert de latérite, il y a des siècles, là-bas. Depuis, il s’est passé des mois, semblables à des années, sur les routes de l’exil, l’argent disparu chez les passeurs, les arrêts pour travailler ou se prostituer, afin de repartir, encore une fois, la nuit, avec la peur au ventre de se faire escroquer. Mais tout vaut mieux que rester. Ce trajet, dans ce qu’on appelle les corridors migratoires, tous ne le terminent pas.  S’ajoute alors au vécu traumatique au pays celui de la perte de ses compagnons de route, alors même que l’espoir grandissait de voir le bout de l’Europe, l’Eldorado.

Qui sont ces patients ?

Des hommes, surtout.

Jeunes, pour la plupart, afghans, guinéeens, congolais. Des femmes, parfois, sri-Lankaises, nigérianes, tchétchènes. Des enfants, rares et pâles, si différents de ceux des salles d’attentes françaises.

Certains viennent spontanément, incités par des compatriotes qui ont vu les médecins de la tête. « On m’a dit qu’on pouvait parler ici ». D’autres nous sont adressés par les associations, les foyers de demandeurs d’asile, démunis devant le mutisme ou les troubles du comportement des arrivants. Très peu se méprennent sur l’activité du centre, et pensent pouvoir obtenir des papiers, des certificats, de l’aide juridique, ils sont alors redirigés vers les partenaires compétents. L’aiguillage fonctionne, bien, trop bien même. Les demandes s’accumulent, une liste d’attente se forme, ça coince, l’interprétariat ne suit pas, certains traducteurs s’épuisent à écouter ces bribes de vies insupportables et ressassées.

Faire de l’humanitaire, c’est parfois un moyen d’échapper à l’insupportable violence qui peut émaner des conflits, des catastrophes naturelles, des institutions. Mais plus simplement aussi de l’humain. S’extraire des contraintes en se rêvant une sorte de monde parfait où tout le monde a la même vision idéale de l’entraide, dégagée de toute implication politique, cela épargne bien des tracas.

Travailler pour une ONG en France, auprès des mêmes populations que celles présentes à des milliers de kilomètres, sur les terrains des missions,  c’est prendre en pleine face la réalité de son propre pays, chaque jour.

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