La Cicatrice

12 avril 2013

C’est aujourd’hui la dernière fois que je vois M.

Je dois lui remettre son dossier médical et l’adresse de son prochain médecin généraliste. Ma décision est prise, je pars, je dois faire mon possible pour assurer un relais aux soins.

Depuis un an, M., guinéen de 31 ans, a réservé les détails de son histoire à l’intimité de la consultation qui se déroule à l’étage du dessus, où il rencontre son psychologue chaque semaine.

Lorsqu’ils ne sont pas abordés d’emblée, les motifs qui ont poussé ces patients à fuir leur pays ne me semblent pas indispensables à faire répéter. Ces scènes, souvent violentes, constamment revécues et ressassées, sont déjà suffisamment l’objet de verbalisation, élaboration, reformulation, en entretien psychologique.

Parfois, je l’avoue, je surmédicalise volontairement la consultation, en insistant sur les traitements, par exemple, pour bien marquer la rupture, qu’il n’y ait pas de confusion. Garder la tête froide, maintenir à distance l’indicible et l’inécoutable par des questions, des gesticulations autour d’une prescription, comme stratégie de protection. Il est bien plus facile de demander si les cauchemars sont présents ou s’ils occasionnent des réveils, que de s’intéresser à leur contenu. Cette méconnaissance partielle ne nuit pas pour autant à la prise en charge, puisque la souffrance est là, massive, qui ne ment pas.

A l’exception de deux incarcérations où il a subi des violences, je n’en ai jamais su plus sur M. Il va mieux depuis quelques mois, les reviviscences l’ont laissé en paix, et pour le moment il dort bien.  Pour cette raison, je débute la conversation sur un ton léger, en le flattant un peu sur son élégance, c’est la première fois que je le vois en costume. Il n’a rien à dire de particulier, récupère son dossier docilement, fait les remerciements d’usage, et, enfin, a une question. Il termine à peine une année passée sous le pénible statut de Dubliné[1]. Il souhaite un certificat qui atteste des violences subies pour le jour où il sera convoqué à l’OFPRA, l’Office français de Protection des Réfugiés et des Apatrides, qui examine les demandes d’asile.

Plongée dans l’absurde.

Modification radicale de l’atmosphère du bureau, qui s’alourdit à mesure que M. se met à nu. Nudité au sens propre, puisqu’il doit se départir de ses vêtements flambants neufs. Sous le costume bon marché, les cicatrices abondent, elles prennent tout leur sens accompagnées des paroles de M. Je les ai pourtant déjà vues, j’ai déjà examiné cet homme torse nu. Ce soir elles prennent vie, produites par une aiguille enfoncée dans la peau du bras, par un passage à tabac à la matraque.

Celle-ci, la dernière, impossible pour M. de préciser avec quoi elle a pu être faite : « C’était la nuit, parfois ils venaient à 5 ou 6, je ne voyais pas leurs visages et ne pouvais pas savoir avec quoi ils me frappaient ».

Alors que M. m’a déjà emmenée bien trop loin dans cette geôle de Conakry, je dois effectuer un examen méthodique de chaque cicatrice. La plus infime parcelle de peau, si tant est qu’elle est évocatrice, doit être mesurée, localisée, qualifiée, rapportée à son mode d’exécution.

Ce travail de certification, qu’on appelle parfois Certificat de coups et blessures −expression un peu tombée en désuétude, remplacée par Certificat initial descriptif− n’est certes pas mon exercice favori, et je ne m’attendais nullement à ce que cette dernière consultation fasse l’objet d’une telle demande.

En conclusion du certificat, le médecin doit établir la « compatibilité » ou « l’adéquation » entre les faits décrits et les lésions observées. La valeur juridique de ce type de documents n’est pas très établie, dans le cas de nos patients on sait de surcroit qu’il n’est pas destiné à être lu par un médecin, puisqu’il est souvent produit comme pièce supplémentaire dans le dossier OFPRA, en appui au récit du patient. Point de jargon médical, donc, de la précision, de l’expertise.

Pour quel bénéfice ? Nul ne sait. Par décision commune l’équipe du Centre réserve la rédaction de ce type de certificats aux cas où elle pense important d’insister sur les aspects  physiques en plus du psychotraumatisme.

Impossible de déterminer à postériori le rôle qu’ont pu jouer certains certificats, comme celui d’Ayana, dans les décisions de l’OFPRA ou de la Cour Nationale du Droit D’Asile. Les patients, eux, leur accordent une importance souvent disproportionnée. Il est de notre devoir de leur préciser qu’ils ne doivent pas les considérer comme des sésames, et tempérer parfois leurs attentes. Ces réserves à rédiger une attestation sont parfois difficiles à faire accepter, tant ces marques inscrites dans leurs chairs sont, pour certains, le seul témoignage possible.

Pour tous les soignants confrontés à une demande de certificat chez un étranger en procédure de demande d’Asile: au moindre doute, vous pouvez vous référer à l’excellent Guide du Comité Médical pour les Exilés (COMEDE), qui assure également une permanence téléphonique nationale sur toutes les questions de santé des étrangers malades.


[1] Le règlement de Dublin II (adopté par le Conseil de l’Union Européenne en 2003) impose de demander l’asile dans le premier pays traversé. C’est seulement après une période d’attente de 6 mois (à compter de l’acceptation du traitement de la demande d’asile par le 1er pays traversé) – sans titre de séjour, et la menace permanente d’un renvoi, que la France devient responsable de la demande d’asile.

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :