Ayana

5 avril 2013

Ayana est enceinte de 7 mois. Elle nous est adressée par la psychologue de la maternité, qui s’inquiète vivement des capacités de cette future jeune maman à investir la relation avec un enfant issu d’un viol. Son âge exact ne me revient pas en tête, elle est si jeune, la vingtaine. Elle semble étonnée par son état, comme si ce ventre proéminent lui était étranger. Plus tard, elle dira de sa grossesse « c’est bizarre ». En tout cas, elle ne peut l’ignorer entièrement, car elle en souffre : douleurs pelviennes, envies intempestives d’uriner, fatigue.

De ce qu’elle a subi, elle dira seulement qu’elle a été violée par cinq personnes, en représailles à des activités politiques de son compagnon. Elle pleure mais ne s’effondre pas, ce maintien de la dignité et la mise à distance de la violence des actes sont fréquents chez les femmes africaines. Plus que l’effraction physique ou la souffrance de la chair, elle insiste sur l’opprobre qu’on a jeté sur elle, met en avant l’extrême solitude qui a suivi. Désavouée et menacée, elle a choisi la fuite, la France, sans imaginer combien il serait difficile de vivre cette première grossesse sans le soutien de sa mère.

Les nuits, à l’hôtel social, elle ne trouve pas le sommeil, se questionne sur ce qu’elle dira de son père à cet enfant. Ce sera un garçon, elle lui a déjà donné un nom, qu’elle a entendu dans une pièce de théâtre de rue.

Les questions sur la maternité font bientôt, hélas, place à des interrogations touchant non plus à la solitude ou l’isolement, mais à la survie.

Deux mois après son accouchement, en plein cœur de l’été, Ayana et son fils sont en grand danger. La mère et l’enfant se voient à nouveau obligés de changer d’hôtel. Prévenue au dernier moment, elle est catapultée à des kilomètres de Paris. Arrivée à 23h, trajet en train de banlieue avec quelques sacs et son fils sur la poitrine, elle ouvre la porte de sa nouvelle chambre d’hôtel.

Un sommier. Pas de matelas. Pas de gardien pour expliquer cette anomalie.

L’assistante sociale d’Ayana nous rapportera que la patiente, à bout de force, s’est endormie avec son bébé sur le sommier. Les jours suivants, prostrée, elle n’a pas pu sortir de sa chambre d’hôtel.

Alertée par l’absurdité, la gravité de cette situation, notre équipe s’est mobilisée pour faire une demande d’admission urgente en CADA –Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile-, qui sera miraculeusement acceptée[1]. Aujourd’hui, Ayana partage un appartement, spacieux semble-t-il, avec une autre famille. Ainsi stabilisée et rassurée, elle peut se consacrer à la fois à sa thérapie et à son fils.

A l’occasion de la rédaction d’un certificat pour demander un report d’audience à la Cour Nationale du Droit d’Asile (CNDA), j’ai pris connaissance de la décision de l’OFPRA[2] concernant Ayana : il y est mis en doute que « les traitements humiliants » (sic) subis par Mme soient en relation avec les activités politiques de son compagnon, cette dernière étant incapable de citer correctement le nom de l’organisation à laquelle il appartient.

Depuis la réception de sa convocation à la Cour, Ayana va à nouveau très mal. La préparation de l’audience a réactivé des mécanismes traumatiques et elle souffre de reviviscences quotidiennes. Des idées suicidaires sont apparues depuis peu, présageant le pire en ce qui concerne la relation mère-enfant dans les prochaines semaines.

Impossible pour nous d’imaginer qu’elle soit capable dans ces conditions de soutenir son récit d’une façon qui la servirait.

Aujourd’hui,  en 2012, Ayana est ce qu’on appelle une « déboutée » du Droit d’Asile. Elle vit très certainement encore en France, en situation irrégulière. Le Centre a continué  à lui proposer une aide psychologique, mais comme nombre de ces patients, elle a finit par ne plus venir.


[1] Toute personne qui a pu obtenir de la préfecture une Autorisation Provisoire de Séjour, dans l’attente du traitement de sa demande d’Asile, a théoriquement accès à un hébergement en CADA. En pratique et surtout en région parisienne, les places sont loin d’être suffisantes. Les CADA sont souvent très éloignés de Paris.

[2] OFPRA : Office Français de Protection des Réfugiés et  Apatrides, où son traitées les demandes d’Asile. Les demandeurs y déposent un récit écrit en français, puis sont questionnés sur des points précis du récit. Un refus est possible (et fréquent). Un recours est alors réalisable à la CNDA, qui s’il aboutit à un second refus fait du demandeur d’asile un « débouté ». Il s’écoule de nombreux mois entre chaque étape.

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