Au guichet

7 juin 2013

Un classique. Les images affluent dès les premiers mots de ce nouveau venu impasse de l’Eldorado.

Lui, elle, eux, leurs enfants, tous ont des histoires différentes qui les ont mené jusqu’à la demande d’asile. La France, le pays qu’ils ont choisi, les « invite » à vivre une expérience commune, ce dès leur arrivée: une danse de bienvenue, en quelque sorte, dans la file d’attente de la préfecture.

J’ai entendu la même histoire cent fois, d’un moment à l’autre il va sortir de sa poche le papier jaune froissé, barré d’un trait bleu. « Récépissé » est un des premiers mots en français qu’il faut savoir dire. Ses yeux vont se poser sur l’interprète, je suis prête à n’en pas croire mes oreilles à nouveau.

Quelques instants de répit avant que le lingala se transforme en français, le temps de penser à  ces passages au guichet des étrangers, si souvent l’objet de récits troublants. Tous, avons connu, à un moment ou un autre, un « incident » administratif, où l’on nous assure, après une attente pénible, qu’il manque un pièce à notre dossier pourtant vérifié. Vous, comme moi, avons frémi d’impatience ou soupiré d’exaspération devant un agent administratif qui n’aura finalement pas fait d’exception pour vous.

Qui sont  ces employés chargés de recevoir les demandeurs d’asile, et pourquoi ceux qu’ils rencontrent en dressent-ils un portrait si peu reluisant?

La question a inspiré un sociologue, Alexis Spire, qui a mené plusieurs années d’enquête au sein de la machinerie administrative de l’immigration, passant lui-même derrière le guichet.  Dans « Accueillir ou Reconduire, enquête sur les guichets de l’immigration« , il analyse la marge de manoeuvre que possèdent les employés chargés d’appliquer les décrets:

Aux « étrangers » (bureau C-4ème gauche-3ème porte-après la machine à café) plus qu’ailleurs, les textes sont adaptés par les agents des services de l’immigration, et cette libre interprétation des règles (au nom de la lutte contre la fraude) relève parfois tout  simplement de la transgression de la loi.

Habib, son fils sous le bras, après avoir enfin quitté l’Afghanistan, a cru devenir fou quand il a compris qu’on lui demandait  un document d’identité au guichet la première fois. Sans passeport ni pièce d’identité, il a vu tous ses espoirs partir en fumée. Dans ce bureau, sa fierté  pachtoune marquée à jamais, il s’est vu pleurer, supplier. La femme qui lui fait face connaît, peut-être, la Convention de Genève, qui dispense les demandeurs d’asile de cette formalité.
Mais c’est peu probable, puisqu’elle n’a pas suivi de formation pour l’accueil des étrangers. Elle aurait d’ailleurs été bien en peine, elle n’existe pas à l’immigration, contrairement à d’autres services recevant un public spécifique.

Spire, selon qui les agents ne conçoivent la règle juridique non comme un impératif, mais plutôt comme une « contrainte susceptible de nuire à l’efficacité bureaucratique », constate qu’en l’absence de formation, le savoir se transmet des anciens aux nouveaux essentiellement sur le mode du mimétisme de comportement: les nouvelles recrues se voient conseiller de se « tenir à distance » des étrangers, afin de ne pas leur divulguer trop d’informations sur la procédure:

Au début tu parles, tu prends le temps d’expliquer que, même s’ils ont été convoqués aujourd’hui, on ne peut pas les recevoir car on a déjà trop de monde… et puis en fin de compte, tu t’aperçois que plus tu parles, plus ils parlent, plus ils essaient de négocier, et alors là ça devient l’enfer parce que tu n’arrives plus à les refouler, alors après tu ne te prends plus la tête, tu dis « Fini pour aujourd’hui! Ciao, bye-bye », et ils comprennent très bien ça va beaucoup plus vite et c’est plus efficace.

Ainsi, les bonnes volontés, s’il s’en trouve, de déroger au cliché du guichetier désabusé s’épuisent vite face à l’afflux de demandes des migrants. La représentation qu’ils se font de leur mission change au fil du temps, et « la dimension répressive l’emporte à mesure que que s’estompe la conviction de devoir assurer une relation de service ».

Une fois les opposants aux pratiques discrétionnaires d’interprétation de la loi découragés, les services de l’immigration se retrouvent nivelés par le bas, essentiellement constitués d’indifférents:

De toute façon, je m’embête pas, s’il manque un papier ou que c’est mal rempli, je renvoie la personne de mon guichet. je ne parle que le français donc je ne suis pas censée comprendre ce qu’ils me racontent, et puis c’est bien simple, […]Moi je fais mon chiffre et rien que mon chiffre. je ne suis pas comme tous ceux qui parlementent avec les étrangers, pour finalement ne pas travailler et retarder tout les service.

Face à ce nouvel arrivant, Congolais, victime de tortures, qui va sans tarder commencer à parler des symptômes liés au psycho-trauma, je rumine la conclusion de Spire:

Passer derrière les guichets permet de rompre avec une vision technocratique qui réduit le rôle des agents de bureau à celui de simples exécutants. […] Chacun à leur niveau, ils interviennent sur les conditions d’entrée en France [..]sans déroger à une législation qui leur laisse de plus en plus de liberté.

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