Dors, ma jolie.

19 avril 2013

Le sommeil, ce traître.

La nuit, où surgit l’anxiété, où affluent les souvenirs, la nuit qui la conduit à prononcer ces mots, attrapés au vol par le médecin, à la limite de la réalité.

Je ne dors plus depuis un an, j’ai pris tous les somnifères possibles, aucun ne marche.

Au coucher et dans les heures suivantes, le temps qui s’étire à merci, rythmé par le flux et le reflux de ruminations obsédantes.

Les pensées m’empêchent de dormir

Aux pensées, toujours centrées sur les événements vécus avant de prendre la fuite, s’ajoutent de lourdes préoccupations concernant les possibilités d’obtenir le statut de réfugiée. Soumise à une sorte de maltraitance de la conscience, qui ne saurait faire autrement que tourner en rond indéfiniment, elle peine à trouver l’apaisement propice à l’endormissement.

Puis, une fois le sommeil trouvé, viennent les cauchemars.

Je retrouve la mallette qu’utilisait mon mari pour aller travailler – Il a disparu en Tchétchénie, elle n’a plus de nouvelles depuis bientôt trois ans. En l’ouvrant, je trouve trois têtes coupées, des hommes, qui me fixent. Je cherche alors un endroit où je pourrai la cacher, mais je ne trouve pas et je me réveille.

Elle rêve sans cesse de fuites et de poursuites. Inlassablement, elle fuit, et se réveille alors qu’elle va être rattrapée. Dans un autre de ses rêves, scénarisé comme un feuilleton télé, elle transporte des corps d’un lieu à un autre, les entassant dans une brouette. Lorsqu’il la surprend au milieu de tels cauchemars, le réveil est d’une violence difficilement descriptible, mais elle sait reconnaître les signes provoquées par une grande terreur: le corps en sueur, le sentiment d’étouffer, l’urgence de respirer. La répétition presque quotidienne de ces perturbations du sommeil la met à mal. L’incompréhension s’installe.

Je ne comprends pas, je devrais pouvoir dormir, ici je ne risque rien. Avant je n’avais jamais eu de problèmes de sommeil, c’est depuis que je suis en France .

La nuit, qui lorsqu’elle tombe, est aussi tristement associée à une réalité matérielle violente: celle de l’absence de lieu où dormir. Pour Anna et son fils de 11 ans, elle est le moment de la confrontation avec l’absurdité et l’injustice. Elle renvoie à la quête, à l’attente, et à la perte d’identité : qui est-on lorsqu’on en est réduit à se trouver un morceau d’espace public pour dormir ?

La fatigue de l’insomnie, intense, et les troubles de la concentration qu’elle entraîne, minent ses activités, et favorisent l’émergence de sentiments d’auto-dévaluation. Profitant de quelque heures de sommeil arrachées aux aurores, elle a déjà raté des rendez vous importants auprès des instances de l’Asile. Elle souffre de devoir justifier son absence par quelques chose qui s’apparenterait à une déficience, une attitude supposément hors des normes. Anna rapporte ainsi une remarque faite à son égard sur son « penchant à faire des grasses matinées ». Elle qui suit des cours de français et y progresse de façon impressionnante, se fait régulièrement reprocher ses retards et son manque de concentration.

Je n’arriverai plus à faire des progrès en français, j’oublie tout, je suis mauvaise.

Elle voue une haine implacable à ce sommeil d’insomniaque, mais n’a pas d’autres choix que de se plier à ses lois. Sa perception est bien celle d’une insomnie totale et incurable, peu importe l’impossibilité physiologique d’une telle affirmation.

Je ne dors plus depuis un an, j’ai pris tous les somnifères possibles, aucun ne marche.

C’est sur cette réalité, celle des mots d’Anna, et de tous ses semblables, plutôt que sur une pratique médicale qui tenterait de classifier, qu’il faut s’appuyer pour proposer le traitement le plus adapté.

Bien souvent, les anxiolytiques sont plus efficaces que les véritables somnifères (benzodiazépines et apparentés), qui écrasent et provoquent des effets indésirables non négligeables. J’ai envie de dormir toute la journée, j’ai des vertiges ; Je me sens comme si j’avais bu. Ils  permettent -parfois- , en abaissant la tension psychique, la reprise de phénomènes physiologiques compensateurs, sidérés par le trauma. Le sommeil, comme la faim ou la soif, est nécessaires à la survie d’un individu en bonne santé, mais est relégué au second plan lorsque des mécanismes d’urgence sont en action.

Les troubles du sommeil sont une illustration parfaite du travail multidisciplinaire effectué au Centre: lorsqu’il est efficace, le traitement médicamenteux, du fait de cette marge de manoeuvre dégagée par l’apaisement de symptômes invalidants, agit en support de la psychothérapie, comme une béquille au travail des psychologues. Exposer les objectifs de soins aux patients de cette manière permet de minimiser les craintes relatives à la dépendance médicamenteuse, et de mettre l’accent sur l’importance du suivi psychologique, comme l’a résumé un jour un jeune afghan :

Docteur, faites en sorte que je puisse dormir pour pouvoir être capable de me soigner.

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