Mémoire Vive

10 mai 2013

La rencontre avec la mort, lorsqu’elle est inattendue et a lieu dans la violence, est un traumatisme.

Je ne connais pas grand chose à la psychiatrie ou la psychothérapie. Comme tout le monde, j’ai entendu parler du PTSD ou état de stress post-traumatique, j’ai même vu Warriors, l’impossible mission, un téléfilm un peu dingue sur des casques bleus britanniques qui rentrent de Bosnie, un peu amochés sur le plan psy.

Je ne sais pas encore qu’être « exposé à un évènement traumatique » est un des critères pour faire le diagnostic du psychotrauma. A dire vrai, je crois que je ne sais même pas ce qu’est un évènement traumatique.  Disons que c’est un concept. Qu’en bonne étudiante docile, j’ai lu, et retenu.

C’est Mamadou qui me l’apprend. Ses mots m’atteignent, mais c’est dans son regard que je saisis l’effroi. Il se voile doucement, comme pour accompagner la vie qui quitte, dans son récit,  ses trois codétenus, abattus devant lui d’une balle dans la tête. Un, chaque jour, pendant trois jours, puis plus rien. Aux côté des morts, plusieurs nuits durant, il attendra son tour.

Jamais auparavant je n’avais entendu ce terme de reviviscences, ces souvenirs répétitifs qui envahissent totalement la conscience, parfois sans prévenir, y compris des années après, et qui peuvent enclencher des réactions physiques proches de la terreur initiale.

Archam, recroquevillé sur sa chaise, porte la main à sa gorge, puis serre ses tempes dans sa main gigantesque. Son histoire s’arrêtera là pour aujourd’hui, au même moment que celui de sa perte de connaissance, étranglé sous une botte de milicien, sous la menace d’une kalachnikov.

Tous ces hommes, organisent leur vie de sorte à éviter de se confronter à un détail susceptible de faire exploser les souvenirs : un bruit, l’uniforme militaire pour les uns, les lieux trop confinés ou trop sombres pour les autres, un outil devenu objet de torture. L’évitement. Tout les moyens sont bons pour ne pas subir les assauts de la mémoire, qui sans cesse revient à la charge, prête à se glisser dans le moindre petit interstice pour déverser son flot d’angoisse et de coeur battant à la mort.

Faire comme Abed, par exemple, qui s’est littéralement retiré de lui-même. Il est protégé à jamais, croit-il, de revivre ces heures où, pendu par les pieds, on le forçait à regarder des hommes se faire émasculer. Il a anesthésié sa pensée, mis tout affect de côté. Il n’est plus qu’un carcasse vide, sans psyché. Pour son prochain rendez-vous, il faudra appeler un compatriote qui s’occupera de lui rappeler quand venir. Une fois, il faudra aller le chercher, quelques rues plus loin, il s’est égaré, alors qu’il connait parfaitement le chemin.

Je ne pourrai rien faire, ni pour le sommeil et les cauchemars d’Anna, ni pour les céphalées chroniques d’Oma ou les troubles de la mémoire d’Habib, je commence à le comprendre. Enfin en tout cas, pas seule. Ces symptômes neurovégétatifs – qui dépendent d’une partie de notre système nerveux non soumise à notre contrôle- sont le dernier élément pour diagnostiquer le trauma. Si leur persistance et leur intensité mènent à un dysfonctionnement social, affectif, ou professionnel, on peut affirmer le diagnostic.

La définition du psychotrauma a beau avoir été l’objet de moultes et éminentes discussions,  peu importe, c’est une réalité clinique, celle qui fait dire à un expert que c’est un PSTD et à vous et moi qu' »il est quand même bien fracassé ». Pour ces hommes, chaque instant est consacré à l’effort, celui qu’ils doivent fournir pour ne pas laisser le trauma prendre le contrôle de leur conscience et de leur vie sociale. Pour ceux-là, la priorité n’est pas la classification du trouble mais bien l’étape suivante, celle de la psychothérapie.

Certains travaillent sur la mémoire traumatique depuis fort longtemps, et en parlent beaucoup mieux que moi: Murielle Salmona, psychiatre spécialisée dans la prise en charge des violences, dont il faut absolument lire cette page.

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