Poil à gratter

30 juin 2013

Après quelques mois de pratiques au sein de l’équipe de l’Impasse de l’Eldorado, je commence à peine à cerner le psychotrauma et les démarches pour le droit d’asile. Mais on a beau me seriner qu’ici il n’y a pas de frontières, il reste une niche (et pas des moindres) où nous tenons les rênes, ma responsable et moi: la médecine.

Dans l’équipe, nous sommes celles qui déshabillent, aiment à dire les psys. Et récemment, les torses, les cuisses et les pubis nous ont parlé d’une seule voix: celle du Sarcopte.

La gale, cette parasitose provoquée par Sarcoptes Scabiei (variété hominis s‘il vous plait) est devenu en quelques semaines le seul motif de consultation de nos patients-du-Canal.  Rien d’étonnant quand on sait qu’ils s’échangent leurs duvets, dorment à 15 sur du pavé mouillé, enfouis sous des cartons, sur la plus petite surface possible.

Chaque jour, le défilé au Centre. Un geste, un coup d’oeil, même plus besoin d’interprète, dès l’accueil chacun sait maintenant comment dire « ça gratte » en farsi. La bonne volonté des bénévoles du quartier, qui traversent Paris avec de petits groupes d’afghans jusqu’au service de dermato de l’hôpital le plus proche, a fait long feu, et c’est désormais à une véritable épidémie que nous avons affaire.

Action.

J’assiste, un peu circonspecte, au développement à petite échelle d’une véritable mission d’urgence, comme j’en verrai, plus tard, « sur le terrain ». A peine le temps de deux réunions, quelques achats et un peu de communication, et me voici dans le tourbillon de l' »Opération Gale ».

Pour l’occasion, on délocalise, et la petite équipe du Centre investit les locaux du Grand Siège, qui se retrouve transformé le temps d’un week-end en camp de traitement express. L’objectif: éradiquer complètement le parasite et éviter les réinfestations qui entretiennent l’épidémie depuis trop longtemps. A destination, un premier minibus a déjà recruté et convoyé une quinzaine de patients dans le square qui leur tient lieu de refuge pendant la journée. Il repart aussi sec. Pas loin de 300 patients, afghans pour la plupart, feront l’aller retour.

Dans la cour, celle là même où des centaines de personnes ont attendus avec des sueurs froides, cigarettes aux lèvres, le départ pour leur première mission humanitaire, des cabines de douches, où les patients s’appliquent un antiparasitaire à l’abri des regards. Dans le hall, un dispositif fléché où ils peuvent récupérer un duvet neuf, manger un sandwich, et se voir remettre des vêtements propres, avec quelques mots en dari, farsi ou pachtou destinés à les rassurer. A l’étage, les bureaux des ressources humaines ont été transformés en bureaux de consultations. c’est là que je m’installe pour recevoir ceux qui souhaitent faire le vaccin antitétanique. D’abord avec une jeune interprète, rapidement remplacée, trop abasourdie par les bribes de vécu traumatique que l’on sent poindre dans les paroles d’un (trop) jeune.

Pourtant, peu d ‘autres ombres au tableau, les patients se succèdent, les rôles s’échangent, je quitte les consultations pour aider aux douches. Tout va très vite, le circuit est rapidement amélioré par de nouvelles idées, environ une à la minute. Quelques journalistes font leur apparition, c’est la règle ici, le témoignage.

Les patients migrants jouent le jeu, intimidés par la cinquantaine de personne qui s’activent autour d’eux. De petits groupes se forment, la parole vient, ils sont, pour la plupart, reconnaissants de n’avoir, l’espace d’un instant, plus à se soucier d’une éventuelle arrestation.

Et repartent tout sourire avec un kit, savon, brosse à dent.

Ce week-end, c’était en quelque sorte ma première mission. La première fois que je portais, fièrement, le gilet siglé trop grand (mais pas encore trop sale). La première fois que je me trouvais dans un acte de soin collectif et découvrais combien cette énergie peut être galvanisante.

De retour au square, les jeunes afghans ont porté, quelque temps encore, les sweats que l’on avait distribués.

Quelques semaines après, le square sera évacué par les forces de l’Ordre.

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