Mots Croisés

3 mai 2013

Il a bien failli ne jamais voir ce bureau. C’est ce que je comprends, ébahie, alors que j’assiste pour la première fois à ce qu’on appelle ici une consultation d’évaluation.

Entre les collines afghanes de son enfance et le 21 impasse de l’Eldorado, un monde. Peuplé de figures de seigneurs de guerre, de moudjahidin et de djinns.

Je suis là, face à lui, j’essaie de me faire minuscule, je veux qu’il m’oublie. Trois personnes dans ce bureau, pour l’écouter, c’est déjà trop à mon goût.

L’interprète, à ses côtés, tourné de 3/4 vers lui, lui ressemble, un peu, en plus âgé. Il parle avec une grande douceur, sait se taire pudiquement lorsque les larmes interrompent le flot de paroles monocordes. Pas une fois, je ne l’ai vu commenter de son propre chef, seulement pour ajouter un détail pour la compréhension des soignants, comme celui des djinns, ces créatures invisibles qui peuvent prendre forme humaine ou animale.

Afghanistan, Pakistan, Iran, Turquie, en camion, parfois accroché aux essieux. La Grèce, l’Italie, dans un cale de bateau,  la peur au ventre comme compagnon de voyage. Les mots en farsi passent de bouche en bouche, restitués par l’interprète qui ne bronche pas et continue à sourire.

Aujourd’hui, Habib l’afghan est reçu pour voir s’il peut être « inclus » dans le programme du Centre. L’évaluation, c’est ce premier entretien, en présence du médecin, du psychologue et de l’interprète. Je comprends peu à peu qu’elle se déroule toujours à peu près de la même façon, du moins du côté du bureau où je me trouve, car nul ne sait jamais ce qui va se passer en face.

Brève présentation de l’action de l’ONG, souvent connue des patients qui l’ont vu oeuvrer dans leur pays. Les mots simples, indispensables, du psychologue, pour identifier le trauma:

« Nous sommes présents dans votre pays. Nous savons que vous avez pu être confronté  à des évènements très graves, violents, avant d’arriver ici. Aujourd’hui, peut-être avez vous des problèmes pour dormir, des cauchemars, ou même du mal à vous concentrer, voir à vous reconnaître. Ici, on sait que parler n’est pas facile, mais chaque jour des gens viennent,  parlent au psychologue, et parfois cela les aide à apaiser toutes ces pensées. »

Le médecin enchaîne: « Aujourd’hui nous somme deux, médecin et psychologue, pour vous recevoir, mais à l’avenir nous nous verrons séparément, on pourra aussi parler de votre état de santé physique, peut-être avez-vous des douleurs, des maladies, des cicatrices qu’il faudrait montrer à un médecin ».

J’écoute l’interprète, attentive. Je me dis qu’ils y vont fort, qu’évoquer d’emblée le vécu traumatique est un peu rentre-dedans. Surtout, je pense qu’en face, Habib a l’air complètement prostré -c’est pour cette raison que l’éducateur du foyer de jeunes mineurs l’a orienté au Centre- et qu’il risque de ne pas dire grand chose après cette introduction.

Après avoir insisté sur la confidentialité, le psychologue lui laisse pourtant la parole: »On vous laisse vous présenter, et nous donner les éléments de votre histoire que vous souhaitez partager, pas forcément tous, afin que l’on puisse voir si l’on peut vous venir en aide d’une manière ou d’un autre »

La première étape du suivi de Habib, qui durera près de 1 an, vient de se dérouler sous mes yeux. Alors qu’il parle encore, et qu’on peine à l’arrêter, il ne fait déjà aucun doute qu’il va revenir. C’est la première fois qu’il peut s’adresser, dans sa langue, à des français qui semblent porter un intérêt à son mal-être. Au foyer des mineurs où il vit, dans l’attente d’une expertise de son âge osseux imposée par la procédure, il lui arrive de discuter avec d’autres afghans, mais entre eux ils évitent de se raconter ce pour quoi ils sont venus.

Chacun a son histoire, éprouvante. Tous savent, à peu de choses près, que leur enfance est terminée.

 

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