P. et le Loup*

6 mars 2014

De ces heures passées Impasse de l’Eldorado, me reste la rudesse de ces hommes du Caucase.

Leurs visages fermés, les bras croisés,  la tension que rien n’apaise, pas même la douceur des gestes de l’interprète, sont presque devenu un tableau clinique à part entière.
Des durs, en quelque sorte.

Sans la moindre idée de ce que peut être la vie en Tchétchénie, ou en Kabardino-Balkarie, me voici à devoir faire parler ces hommes, cet homme, le premier. Mon premier patient au Centre.

Celui des ambitions démesurées, et des hésitations infinies.

Tout commence mal,  je le vois dans ses yeux, je suis jeune, trop. L’interprète est russe, ce qui revient à demander au patient de parler devant un potentiel oppresseur.

Convaincue et inflexible face à ses demandes réitérées de bénéficier d’un traitement pour son hépatite B -qui ne nécessitait qu’une surveillance simple à ce stade-, je mets le doigt dans l’engrenage d’une relation d’emblée vouée à l’échec.

Sa perception du mal s’est construite dans ce trou enneigé où il a été retenu prisonnier, du fond duquel, toutes les heures, on lui demandait de crier son identité, jusqu’à ce que le froid ne lui permette plus d’articuler.

L’annonce de la maladie l’ont anéanti, lui et ce corps robuste. Il ne peut pas concevoir que quelque chose qu’il ne sent pas, ne voit pas, ait pénétré dans son sang. Et encore moins que l’on ne puisse rien y faire pour le moment.

La seule issue possible est de remettre en cause les compétences de ceux qui ont porté à sa connaissance l’inacceptable. « Si vous ne pouvez pas convaincre le spécialiste de me traiter, je le ferai moi-même ».

Après des semaines passées à lui délivrer des infos complètes sur la maladie, avec forces schémas et rationalisme naïf, il m’a annoncé qu’il avait trouvé un médecin « qui allait le soigner », et n’est jamais revenu.

A l’époque, j’ai cru avoir échoué établir un lien de confiance avec lui. Aujourd’hui je pense qu’il s’est simplement fatigué d’essayer de me faire entendre qu’il souffrait.

Si les mots utilisés pour caractériser la douleur ont leur importance, c’est d’abord parce que les représentations des maladies diffèrent d’un individu à un autre, et d’un pays à un autre.

Qu’a représenté pour lui le diagnostic fait en France, d’une maladie chronique, alors qu’il était un rescapé de la guerre de Tchétchénie, en fuite, menacé, exilé? Quel fragile équilibre cette annonce « coup de tonnerre » est-elle venu rompre, et en quoi a-t-elle pu interagir avec les évènements traumatiques du passé?

Rien ne prépare, durant les confortables enseignements universitaires français, à la rencontre avec la personne qui ne comprend rien comme vous. Et qui de surcroît ne vous le dira pas, parce qu’elle aura trop confiance, ou au contraire pas assez.

Comme je l’appris à mes dépends avec lui, tenter de réduire cet espace d’incompréhension par une bienveillante diffusion du savoir entre médecin et patient est parfois risqué. La faute à un postulat de départ malfaisant -le « sachant » est bien d’un seul côté du bureau- encore enseigné aujourd’hui.

C’est sans compter les trous enneigés.

* Le loup, animal qui s’attaque à plus fort que lui, est souvent présent sur les iconograohies indépendantistes tchétchènes. On dit de lui qu’il incarne l’endurance et le courage.

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Dégrisement

24 août 2013

M. et Mme A., avec leurs trois enfants, viennent d’un pays silencieux. Pas de guerre civile, pas de discriminations notoires, même pas de dictature.

Pour l’OFPRA*, leur pays fait partie de la « liste des pays sûrs », ceux où l’on veille au respect des principes de liberté, de la démocratie et de l’état de droit, ainsi qu’aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales. (Je ne suis pas prête à parier que vous y passeriez vos prochaines vacances malgré tout.)

Que font-ils alors, en famille, dans ce bureau, plus souvent occupé par ceux qui, pour sauver leur vie, n’ont pas même songé à faire une valise ?

M.A, un homme profondément déprimé, va m’apprendre pourquoi il tente malgré tout de demander l’Asile. Par amour, il s’est marié avec une femme dont l’ethnie et la religion sont rares dans son pays. Pour cela, sa famille l’a renié, puis discrédité auprès des familles puissantes de son village. Il a perdu son travail, la famille a déménagé une première fois mais les rumeurs les ont suivis. Victime de discrimination à l’embauche à plusieurs reprises, il n’a plus été en mesure de payer un logement, les enfants ont dû quitter l’école. Il a pu venir en France avec eux, et son épouse, les biens qui leur restaient ont payé le transport. Des langues malveillantes l’ont assimilé à un migrant économique. Nous, au Centre, on a banni ce terme de notre vocabulaire.

Si M.A n’est pas à proprement parler un « réfugié » au sens où on l’entend d’habitude (victime de violences, conflit dans le pays d’origine), et qu’il est loin d’être traumatisé,  il n’en est pas moins déraciné. Et honteux de faire vivre sa famille dans un hôtel sordide, où les règles de vie sont aussi nombreuses que les nationalités.

Je suis désormais son médecin. Et pour une fois, je suis seule. Pas de suivi par un psychologue en parallèle, il refuse. Il présente tous les signes de la dépression, son visage est dépourvu de toute expression, figé. Tout dans sa vie marche au ralenti, il ne sait plus prendre de décision. De sa vie passée, il ne me livre que quelques détails, sa profession, artisan-peintre, et le récit tronqué d’une agression où il a reçu des coups à la tête.

Jamais il n’a été malade. Il se laisse pourtant convaincre et débute un traitement volontairement léger. Rapidement, une kyrielle d’effets secondaires apparaissent, il se sent nauséeux, puis vertigineux, enfin il passe par des phases d’excitation motrice qui le vident de son énergie. Lui, son traitement, dit-il, c’est la parole.

Les choses se compliquent alors. Il se raccroche à nos temps de consultation comme à une bouée de sauvetage, je dois d’ailleurs les espacer si je ne veux pas me laisser déborder. L’inconfort atteint son maximum au  moment de lui donner son prochain rendez-vous. Dans trop longtemps, il ne cache pas sa déception, trop rapproché, c’est moi qui suis irritée.

Entre fascination et rejet, chacun de nous peine à trouver sa place dans cette relation thérapeutique. Pour lui, je suis celle qui écoute, sans être psychologue, celle qui lui permet d’exercer le pouvoir thérapeutique de la parole qu’il place au-dessus de tous les traitements médicamenteux, ceux-là même que je pourrais lui prescrire, si seulement il me permettait d’occuper ma place de médecin. Il a habilement esquivé toutes mes propositions de rencontrer un psychologue, comme s’il ne voulait pas de clivage entre soma et psyché.

Aujourd’hui, il se tient là, hésitant, dans l’entrée de la salle d’attente, un bouquet de roses pourpres à la main. Derrière lui, la porte encore entrouverte sur l’impasse de l’Eldorado, il va repartir. Il y a quelques semaines, sur les conseils des psys de l’équipe du Centre, j’ai sauté le pas. J’ai mis un terme à cette relation embarrassante, non clinique, car j’ai compris que, contrairement à ce qu’il me disait, nous ne faisions rien de bien, ensemble.

Lui, si attaché à sa parole médicament, que me disait-il ? Rien de lui. Et certainement pas ce qui aurait été important à évoquer dans un entretien avec un psychologue. Tout ce temps, plus d’un an, passé à me répéter que cela le soulageait de parler, et moi qui ne voyait rien avancer, des paroles, restées vides de tout soulagement.

Je me suis crue psychologue, il s’est cru pris en charge.

Dégrisement.

La famille a vu son dossier instruit en « procédure prioritaire », comme pour tous les ressortissants des pays sûrs. Pour faire simple, tout est traité plus rapidement jusqu’au refus, puisque ces personnes ne peuvent bénéficier d’une admission au séjour au titre de l’asile.

*Office Français pour les Réfugiés et les Apatrides, chargé d’instruire les demandes d’asile. Mais vous commencez à le savoir..

Mots Croisés

3 mai 2013

Il a bien failli ne jamais voir ce bureau. C’est ce que je comprends, ébahie, alors que j’assiste pour la première fois à ce qu’on appelle ici une consultation d’évaluation.

Entre les collines afghanes de son enfance et le 21 impasse de l’Eldorado, un monde. Peuplé de figures de seigneurs de guerre, de moudjahidin et de djinns.

Je suis là, face à lui, j’essaie de me faire minuscule, je veux qu’il m’oublie. Trois personnes dans ce bureau, pour l’écouter, c’est déjà trop à mon goût.

L’interprète, à ses côtés, tourné de 3/4 vers lui, lui ressemble, un peu, en plus âgé. Il parle avec une grande douceur, sait se taire pudiquement lorsque les larmes interrompent le flot de paroles monocordes. Pas une fois, je ne l’ai vu commenter de son propre chef, seulement pour ajouter un détail pour la compréhension des soignants, comme celui des djinns, ces créatures invisibles qui peuvent prendre forme humaine ou animale.

Afghanistan, Pakistan, Iran, Turquie, en camion, parfois accroché aux essieux. La Grèce, l’Italie, dans un cale de bateau,  la peur au ventre comme compagnon de voyage. Les mots en farsi passent de bouche en bouche, restitués par l’interprète qui ne bronche pas et continue à sourire.

Aujourd’hui, Habib l’afghan est reçu pour voir s’il peut être « inclus » dans le programme du Centre. L’évaluation, c’est ce premier entretien, en présence du médecin, du psychologue et de l’interprète. Je comprends peu à peu qu’elle se déroule toujours à peu près de la même façon, du moins du côté du bureau où je me trouve, car nul ne sait jamais ce qui va se passer en face.

Brève présentation de l’action de l’ONG, souvent connue des patients qui l’ont vu oeuvrer dans leur pays. Les mots simples, indispensables, du psychologue, pour identifier le trauma:

« Nous sommes présents dans votre pays. Nous savons que vous avez pu être confronté  à des évènements très graves, violents, avant d’arriver ici. Aujourd’hui, peut-être avez vous des problèmes pour dormir, des cauchemars, ou même du mal à vous concentrer, voir à vous reconnaître. Ici, on sait que parler n’est pas facile, mais chaque jour des gens viennent,  parlent au psychologue, et parfois cela les aide à apaiser toutes ces pensées. »

Le médecin enchaîne: « Aujourd’hui nous somme deux, médecin et psychologue, pour vous recevoir, mais à l’avenir nous nous verrons séparément, on pourra aussi parler de votre état de santé physique, peut-être avez-vous des douleurs, des maladies, des cicatrices qu’il faudrait montrer à un médecin ».

J’écoute l’interprète, attentive. Je me dis qu’ils y vont fort, qu’évoquer d’emblée le vécu traumatique est un peu rentre-dedans. Surtout, je pense qu’en face, Habib a l’air complètement prostré -c’est pour cette raison que l’éducateur du foyer de jeunes mineurs l’a orienté au Centre- et qu’il risque de ne pas dire grand chose après cette introduction.

Après avoir insisté sur la confidentialité, le psychologue lui laisse pourtant la parole: »On vous laisse vous présenter, et nous donner les éléments de votre histoire que vous souhaitez partager, pas forcément tous, afin que l’on puisse voir si l’on peut vous venir en aide d’une manière ou d’un autre »

La première étape du suivi de Habib, qui durera près de 1 an, vient de se dérouler sous mes yeux. Alors qu’il parle encore, et qu’on peine à l’arrêter, il ne fait déjà aucun doute qu’il va revenir. C’est la première fois qu’il peut s’adresser, dans sa langue, à des français qui semblent porter un intérêt à son mal-être. Au foyer des mineurs où il vit, dans l’attente d’une expertise de son âge osseux imposée par la procédure, il lui arrive de discuter avec d’autres afghans, mais entre eux ils évitent de se raconter ce pour quoi ils sont venus.

Chacun a son histoire, éprouvante. Tous savent, à peu de choses près, que leur enfance est terminée.

 

Mineurs étrangers: comment ça se passe en France: 5 minutes pour tout comprendre.

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